Aristée

Aristée

26 octobre 2006

PRYTANEE


 

    LE PRYTANEE ( SUITE)

 

     La grande compagne du froid était la faim.

   Bien entendu, il n'y avait pas de foyer pour acheter quoique ce soit., et nous avions en tout et pour tout, les festins mitonnés par les cuisines.

  Le matin  un quart de café( sans café bien sur. Il n'y en avait plus depuis longtemps, c'était de l'orge grillé, dans de l'eau tiédasse)et «  la boule à 16 ». C'est a dire qu'une boule d'un pain noir et dense, était divisée minutieusement en 16 par l'un de nous, désigné spécialement, du fait de la sureté de sa main.

  Nous mangions lentement, mais la tranche était mince et bien vite terminée.

   A midi, au réfectoire, nous étions par table de six, avec un chef de table chargé de nous servir en parts strictement égales. Rutabagas et topinambourgs étaient les vedettes de nos repas. Et les jours ou nous avions des pommes de terre, nous le regrétions presque, car les rations étaient encore plus petites.

   Nous avions quelquefois du bouillon avec du vermicelle. Mais, je ne sais comment les » riz pain sels »( c'est le nom donné aux gens de l'intendance) se débrouillaient, mais il y avait toujours des bestioles indésirables( je n'ai jamais su si c'était des charançons ou des vers). Fort heureusement, ces bestioles, une fois cuites montaient a la surface, et il suffisait que le chef de table » écrème les indésirables..............

  Cette faim permanente se traduisait pour moi, par des crampes d'estomac, pour lesquelles j'avais trouvé une parade partielle: j'avalais 2 quarts d'eau, ce qui atténuait la douleur.

      Nous avions assisté une fois a l'arrivée des rutabagas, et nous avons su dans quelle cave ils étaient entreposés.Nous avons alors organisé des commandos qui la nuit, a tour de rôle, allaient a la pèche au rutabaga.Nous attachions a une ficelle, l'anse d'un couteau ouvert, et le couteau était lancé par le soupirail.Il y avait plus d'échecs que de réussite, mais nous parvenions tout de même a  pécher  quelques rutabagas que nous partagions ensuite entre tous les camarades du dortoir. Nous les mangions crus, évidemment, et dans l'obscurité pour ne pas alerter l'adjudant de service.

  De temps en temps, l'un de nous recevait un colis.Ce jour là, le bienheureux venait au réfectoire, bien sur, mais ne mangeait pas. Selon l'importance du colis, il sautait 1, 2 quelquefois 3 repas. Ces repas étaient vendus aux enchères en 2 parties.Le pain, et le reste du repas.Comme nous avions tout de même un code de l'honneur, les repas ne pouvaient être vendus qu'a ceux de la table.L'argent gagné n'avait qu'un utilisation: Acheter plus tard le pain ou le repas d'un autre heureux destinaire d'un colis. Manger autre chose ,pour celui qui recevait un colis, manger un peu plus pour deux autres, c'était ce qui constituait nos vraies joies.

   Je dois dire cependant que durant ces dures annèes, j'ai eu une semaine de paradis.

  Il paraît que les topinambours contiennent de l'arsenic.C'est en tous cas ce que l'on disait alors et je n'ai pas vérifié depuis.

   Toujours est il qu'un matin, je me suis réveillé jaune comme un citron avec des nausèes. Visite médicale, diagnostic: ictère, et infirmerie.

  L'infirmerie était un batiment donnant sur la cour principale et juste en face du portail d'entrée de la caserne.L'infirmerie était chauffée, les draps étaient blancs( alors que les notres étaient marrons et

plus proche de la tole ondulée que du tissu)

   Je n'avais pas faim. C'était merveilleux. Je n'avais pas froid.Le matin nous entendions le clairon sonner le réveil. Nous savions que les camarades partaient pour la séance de «  décrassage », et nous étions bien au chaud dans notre lit. De plus, cerise sur le gateau, nous n'allions pas aux cours. J'ai un souvenir vivace et merveilleux de cette semaine.

 

    Je vais terminer par une anecdote qui aurait pu très mal tourner.

  La caserne qui jouxtait la notre était occupée pas des Allemands.

  Un jour, nous revenions du ski, et en arrivant prés de notre caserne, nous avons vu que sur notre mur d'enceinte, tous les 10 mètres, un allemand était assis, pieds pendants vers l'intérieur de la caserne et pistolet mitrailleur sous le bras.

   Bien entendu nous nous sommes mis au pas cadencé pour passer le poste, à l'entrée, et nous avons constaté que toute l'école était rassemblée. On nous attendait.Le Directeur de l'Ecole ( un prof, puisque nous n'avions plus d'officiers) était entouré de plusieurs officiers Allemands.

  L'un d'eux en un Français impeccable malgré un accent germanique prononcé nous tint a peu prés ce discours.

  «  La nuit dernière, Ces 2 panneaux ( ils étaient tenus par un autre allemand) ont été déposés dans notre caserne ».

   Il s'agissait de panneaux que nous devions mettre sur les fenètres dés la tombée de la nuit, pour la «  défense passive »

   Sur ces panneaux, diverses inscriptions telles que. «  Les boches sont foutus » « Vive de Gaulle »

« Raus, les Teutons » et autres gentillesses a l'égard de nos voisins.

  L'officier ajouta. » J'ai donné une semaine a votre Directeur pour trouver les coupables et nous les livrer. Passé ce délai, les occupants du dortoirs Cambronne, partiront en Allemagne »

   Pourquoi nous? Nous l'avons su peu aprés. Les Allemands avaient fait sentir les panneaux a des chiens policiers, qui étaient bètement( c'est le cas de le dire) entrés dans notre dortoir Cambronne. Nous n'avons jamais su pourquoi

    L'un d'entre nous avait un oncle qui s'était évadé d'Allemagne en sautant d'un train en marche, et il avait expliqué a son neveu comment il fallait faire.

   Nous passions nos journées, sous la direction de « celui qui savait » a faire des roulés boulés.tout d'abord en sautant du pied de notre lit, dans l'allèe centrale de notre chambrée. Puis pour tenir compte de la vitesse du train, nous courions dans l'allée centrale, sautions sur le pied de notre lit, puis resautions aussitot dans l'allèe centrale en faisant un roulé boulé.

   Nous étions surs que ce n'était pas l'un de chez nous qui avait fait le coup, mais les jours passaient, nous avions de plus en plus la frousse et rien ne se passait.

   Le sixième jour, 2 élèves de rhétos( qui n'étaient même pas dans notre batiment et nous étions en 4ème) sont allés se dénoncer auprés de l'aumonier.Aprés moult conciliables entre les dirigeants de l'Ecole, le  Directeur  prit sa décision. Les 2 coupables ont été mis dans le train pour Valence et le lendemain matin (les élèves étant hors de portée) le Directeur est allé voir les Allemands pour dire que les coupables avaient été trouvés, et renvoyés définitement de l'Ecole.

   Heureusement pour nous, a cette époque, les troupes d'occupation étaient des territoriaux, c'est a dire des allemands agés ( certains avaient fait la guerre précedante)et ils étaient assez pacifiques.Ce fut notre grande chance.Il n'y eu aucune suite.

   Lorsque je parle de boches, je me fais engueuler par Marie, mais que voulez vous, le passé pèse sur nous.

       Moi qui ne voulait pas en parler, cela me fait du bien de me rémorer tout cela. .       Mais par ailleurs, curieusement , j'ai l'impression de raconter une histoire qui est arrivée a un jeune garçon qui n'a que de lointains rapports avec moi.Je sais, c'est inconséquent, parce que ma raison sait que c'était bien moi.Et j'arrive parfaitement à ressentir l'angoisse qui m'étreignait lorsque nous tentions de plaisanter, en criant «  Nach Poméranie » "Pour  Berlin en voiture ", et autres formules destinées à cacher notre peur.Pas très cohérent tout cela, c'est vrai.Mais bon sang que c'est loin, à l'autre bout de ma vie....

                                   Fin

Posté par aristee à 19:00 - Souvenirs - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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